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Algérie/France – Alger tire les ficelles

Alexandre Hawari de Fév 7, 2013 - 08:28 dans Economie

L’Algérie applique avec habileté sa stratégie de diversification des partenaires. Dernier exemple en date, la mise en compétition de la France et de l’Espagne.

Par Samir SOBH, Alger

En moins d’un mois, le président algérien Abdelaziz Bouteflika a reçu son homologue français, François Hollande, et le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy.

Si la visite du premier comprenait trop d’enjeux, beaucoup d’atouts, l’espoir d’aplanir les divergences, notamment de ces deux dernières décennies, celle du second a semblé une promenade de santé.

D’autant plus que Madrid s’est montrée prête à répondre à toutes les « exigences » d’Alger. Difficultés financières obligent.

En ce qui concerne la France, on est encore loin de ce schéma. Néanmoins, Paris veut à tout prix assainir le climat de tension qui existe dans certains domaines, sans faire pour autant de concessions de fond. Situation qui a incité quelques analystes politiques et économiques français et algériens à déclarer que cette visite avait « un goût d’échec ». Ce qui ne reflète pas la réalité sur le terrain.

Bien avant cette visite appréciée par les Algériens, les relations bilatérales, notamment économiques, n’étaient pas si mauvaises, bien que certains milieux français se plaisaient à affirmer le contraire.

Cette situation positive est due aux efforts constants déployés par l’ancien Premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, à qui Nicolas Sarkozy avait confié la gestion du dossier économique avec l’Algérie. Et François Hollande lui a accordé sa confiance, plus particulièrement après que les responsables algériens ont fait savoir à leurs interlocuteurs français que Jean-Pierre Raffarin a joué un rôle important dans le rapprochement, à tous les niveaux, entre les deux pays.

Quoi qu’il en soit, la visite du chef de l’État français n’est qu’un début. Sa réussite dépendra du suivi des dossiers sur tous les plans.

Il s’agira de voir, plus précisément, si le gouvernement français est capable de répondre aux attentes des Algériens. Demandes qui vont du transfert de la technologie et du savoir-faire jusqu’à l’augmentation significative de l’octroi des visas et au règlement du problème de l’indemnisation des retraités algériens qui ont travaillé de longues années dans l’Hexagone. Il s’agit là de sujets complexes, auxquels il faudra consacrer du temps et de l’attention, vu les difficultés auxquelles sont confrontés, à l’heure actuelle, les socialistes au pouvoir.

Les plus optimistes en France ont beaucoup exagéré quant aux résultats économiques et commerciaux avec l’Algérie lors de la visite de François Hollande. Au point que, depuis plus de deux mois, ils affirment qu’il est possible de réactiver le Traité d’amitié et de paix, initié par l’ancien président Jacques Chirac, qui portait sur la signature de contrats pour une dizaine de milliards de dollars.

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Traité qui est tombé à l’eau après le discours devant le Parlement de l’ancien chef de la diplomatie française, Philippe Douste-Blazy, dans lequel il a qualifié le colonialisme d’acte positif. Ce qui a provoqué la colère des Algériens. Cette déclaration aurait, par la suite, empêché de nombreuses entreprises françaises de décrocher les grands projets lancés par les différents ministères algériens. Mais sans pour autant leur fermer définitivement les portes.

Parallèlement, le point de vue de certains observateurs, affirmant que les relations économiques seraient privilégiées durant la gouvernance des socialistes, ne reflète pas nécessairement la réalité. Même si les Algériens considéraient que l’ancien président Nicolas Sarkozy se comportait en « commerçant » lorsqu’il s’est rendu à Alger.

Les Algériens n’ont guère oublié la position des « amis socialistes » à l’époque du Premier ministre, Pierre Bérégovoy. Époque où ces amis avaient posé des conditions très dures lorsque le gouvernement des réformateurs de Mouloud Hamrouche demanda une ligne de crédit d’environ six milliards de francs. Ce qui énerva le ministre algérien de l’Économie, Ghazi Hidouci, et le poussa alors à quitter Paris à la suite d’une réunion avec le chef du gouvernement français. Hidouci se rendit ensuite en Italie où il réussit à acquérir la même ligne de crédit avec des conditions préférentielles.

Depuis, le pouvoir en Algérie ne faisait plus confiance aux socialistes français. La relation bilatérale a été renouée sans trop d’enthousiasme, et seulement avec la visite de François Hollande à Alger, au cours de l’année 2006.

Cela dit, le chemin sera long avant que le nouveau pouvoir des socialistes ne regagne la confiance des Algériens. Tout ce que l’on peut espérer, disent les analystes politiques, c’est que François Hollande réussisse à arrondir quelques angles de divergence et à atténuer l’ampleur des tensions.

On affirme à Alger que le président français a initié des relations sur des bases nouvelles et sérieuses. Ces dernières pourraient remettre les sociétés françaises sur les premiers rangs. Surtout lorsqu’il s’agit des appels d’offres que le gouvernement algérien va lancer à partir du premier trimestre de 2013.

Toutefois, cela ne signifie pas que ces entreprises seront privilégiées au détriment de leurs concurrentes. Car l’Algérie a adopté, depuis quelques années, une stratégie de diversification des partenaires, prenant en compte, tout d’abord, le rapport qualité/prix et non pas les relations historiques.

Ainsi, la ruée des patrons des entreprises françaises pour accompagner le chef de l’État dans sa visite attendue à Alger ne signifie aucunement que le marché algérien redevient la chasse gardée de la France. Les responsables algériens ont anticipé en ce sens en annonçant que leur pays n’accepterait plus désormais d’être un marché conçu pour absorber les produits français, quels que soit la qualité ou le prix imposé.

Les Algériens exigent dorénavant un véritable partenariat dans lequel Paris accepterait sans aucune réticence le transfert de la technologie et du savoir-faire, la formation dans tous les domaines, la résolution de tous les problèmes en suspens – qui pour la plupart perdurent depuis des décennies.

En dépit de ce réalisme politico-économique, François Hollande n’est pas rentré bredouille de sa visite officielle en Algérie. En effet, les deux parties ont mis en place une feuille de route afin de développer les relations bilatérales dans certains secteurs.

Selon des sources concordantes, proches des équipes française et algérienne, on évite de trop parler des accords qui comprennent la coopération militaire et sécuritaire, ratifiés en 2008, ou de l’accord portant sur la création de l’université technologique visant à la formation des techniciens algériens de haut niveau dont le pays aura besoin dans les années à venir.

Mais, contrairement aux rumeurs qui ont circulé ces dernières années, il faut insister sur le fait que les investissements français en Algérie ne se sont pas réduits. Ils dépassent 2 milliards de dollars et il est prévu qu’ils doublent dans un proche avenir.

De plus, force est de noter que les entreprises françaises ont réussi à consolider leurs positions avec la signature de dizaines de contrats importants, notamment dans les domaines des équipements, de la réalisation et de la gestion, à commencer par l’aéroport international Houari Boumediène par la société Aéroports de Paris (ADP), et le réseau d’eau potable qui alimente la capitale Alger par Suez, ou encore la ville de Constantine par la Marseillaise des Eaux. À cela vient s’ajouter la construction du métro d’Alger par la RATP.

La France est donc aujourd’hui sur un pied d’égalité avec ses concurrents européens, asiatiques et américains. L’Algérie génère des revenus qui dépassent 170 milliards par an, des réserves en devises avoisinant 190 milliards de dollars et des projets – lancés d’ici à la fin de 2014 – d’une valeur consacrée atteignant un total de 286 milliards de dollars.

Avec la mise en place de sa stratégie de diversification des partenaires, basée sur le rapport qualité/prix, le pays réussit à tirer les ficelles et à imposer ses lois aux entreprises aussi bien privées que publiques.

Un mois après la visite de François Hollande, le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, est arrivé à Alger pour impulser la coopération économique entre les deux pays, et donner ainsi aux chefs d’entreprises l’opportunité de se rencontrer et de renouer des partenariats « gagnant-gagnant ».

Les Espagnols ont trouvé en l’Algérie un véritable associé dans les périodes difficiles. On apprend de sources concordantes en Algérie que des investisseurs privés ont acheté, depuis le début de 2012, des dizaines d’entreprises espagnoles, toutes activités confondues, les sauvant de la faillite consommée.

Autre geste de la part de l’Algérie, la mise en place d’une coopération dans le domaine des énergies renouvelables, à travers l’entrée en service de la centrale électrique à cycle hybride à Hassi R’mel en juillet 2011.

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 Toujours dans cet esprit d’ouverture vers l’Espagne, la compagnie nationale des hydrocarbures Sonatrach a signé, le 9 janvier dernier, lors de la visite de Mariano Rajoy, un nouveau contrat d’achat de gaz naturel avec l’espagnole Gas Natural. Il s’agit de 0,8 milliard de m3 sur une période de dix-huit ans. La signature de cet accord découle de l’acquisition de 10 % des actions dans le gazoduc de Medgaz que Gas Natural a acheté à Sonatrach au début de l’année.

Autre signe de développement des relations bilatérales, l’augmentation en 2012 du volume global des échanges commerciaux, qui œuvre progressivement à leur équilibre. En outre, la promotion de la coopération dans les domaines du bâtiment (trois accords alloués aux entreprises espagnoles pour la construction de 50 000 logements), des BTP, de l’agriculture, de la pêche et de l’hydraulique.

Les responsables algériens et espagnols invitent les deux entreprises gestionnaires des Chemins de fer, SNTF (Algérie) et Renfe Operadora (Espagne), à approfondir leur coopération afin de contribuer efficacement au développement du secteur des transports.

À Alger, le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, a répété devant les médias qui assistaient à la signature des contrats en présence du président Bouteflika et du Premier ministre Rajoy, que l’Algérie attend les visites des chefs d’États et des Premiers ministres d’autres pays qui souhaitent créer un partenariat avec le pays.

L’Algérie est déterminée à aller jusqu’au bout de son programme de réformes et de développement dans tous les domaines. « L’Algérie ne manque de rien, ni de capital humain ni des moyens pour réaliser ses objectifs et les rêves de sa population », soulignait le Premier ministre Abdelmalek Sellal.