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Qatar: Un ami peu fréquentable

Alexandre Hawari de Août 6, 2012 - 13:41 dans International

La percée du Qatar dans le monde arabe, depuis 2006, est en nette régression. Ses ingérences dans les affaires internes de certains pays sont contestées. État des lieux…
Par Pierre FAUCHART, Tripoli

En dépit des sommes colossales dépensées par les responsables qataris dans le but de récolter ultérieurement la « manne » du printemps arabe, du soutien illimité de leurs réseaux islamistes, formés des Frères musulmans, accompagné de la propagande de leur chaîne, Al-Jazeera, les résultats ne sont pas au rendez-vous. Doha qui espérait, avec les changements intervenus en Tunisie et en Libye, devenir incontournable sur l’échiquier géostratégique arabe, s’imposer en tant que défenseur de la démocratie, être initiateur des réformes dans le monde arabe, aussi bien aux yeux des populations que de la Communauté internationale, est en train de revenir à sa véritable place.

En effet, dans les coulisses des chancelleries occidentales, et même au sein de la Ligue arabe, on tient à affirmer que la période où ce petit pays du Golfe jouait un rôle « avant-gardiste » dans les révolutions arabes est désormais révolue, et que l’on entre dans une nouvelle phase où la donne est différente et où les acteurs ne seront plus les mêmes.

On n’hésite pas à répéter à Washington comme à Londres ou au Caire, et même en Arabie Saoudite, qu’un pays dont le nombre d’habitants de souche ne dépasse pas 200 000 personnes ne saurait être capable d’être présent en force dans cette deuxième phase. Selon le ministre algérien, Mourad Medelci, « jouer dans la cour des grands implique la présence des grands sur scène. Or, ce n’est pas le cas de nos frères qataris ».

Le Premier ministre égyptien, Kamal al-Janzouri, a dit que les Qataris doivent connaître parfaitement leur poids et leur dimension réels dans le monde arabe, cesser leurs comportements « hautains » et arrêter de donner des leçons aux autres. Allusion au Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, cheikh Hamad ben Jaber ben Jassem al-Thani.

De leur côté, les dirigeants saoudiens ne cachent pas leurs critiques envers le rôle entrepris par le Qatar depuis des années. Nombre d’entre eux se souviennent de la fameuse phrase du chef chevronné de leur diplomatie, le prince Saoud al-Fayçal, lors de sa rencontre avec son homologue Condoleezza Rice à Riyad. Lorsque cette dernière faisait l’éloge de Doha pour sa défense des droits de l’homme, de la démocratie, des droits des femmes, Al-Fayçal répondait, sur un ton ironique, « Madame la ministre, lorsque vous voulez parler du Qatar, il faut le nommer “les États-Unis du Qatar” et non l’émirat du Qatar ! »

Depuis l’échec du Qatar dans l’accélération de la chute du régime syrien malgré ses efforts diplomatique, médiatique, et en dépit de son soutien financier et en armes aux différentes composantes de l’opposition syrienne, les observateurs les plus avisés, notamment Britanniques, remarquent que le rôle de Doha est en perte de vitesse. Pour preuve, ses ressortissants dans les capitales arabes sont montrés du doigt, parfois insultés par les populations. Cela s’applique, plus particulièrement, aux hommes d’affaires qataris qui viennent décrocher des marchés auprès des pays que le Qatar avait aidés afin de changer leurs régimes.

Révolutions avortées. Les touristes, quant à eux, sont détestés par une partie des Tunisiens et des Marocains qui les rendent responsables des conséquences négatives des révolutions avortées. À Benghazi, Abdessalam Gouka, un des initiateurs de la rébellion contre le régime du colonel Kadhafi et numéro 2 du Conseil national de transition (CNT) jusqu’à il y a trois mois, disait à Arabies que les « Qataris ne sont plus les bienvenus dans notre ville. Ils doivent comprendre dorénavant que notre secteur pétrolier et gazier sera fermé à leurs sociétés ».

Une autre position « anti-Qatar », celle d’Abderrahmane Chalgham, ancien ministre libyen des Affaires étrangères de l’ère Kadhafi, qui a rejoint la révolution dès les premiers jours. Il ne cesse de critiquer violemment l’ingérence des Qataris dans les affaires internes libyennes à travers le mouvement des Frères musulmans, qu’ils continuent de financer.

De Tripoli à Benghazi, de Misrata à Tarhouna et Zentane, on n’aime plus entendre parler des Qataris, aussi bien sur le plan business qu’au niveau personnel. Pis encore, les habitants de la ville de Syrte accusent l’aviation qatarie des bombardements qui auraient coûté la vie à 75 personnes, dont 40 femmes et enfants. De plus, leurs alliés au sein du CNT, présidé par Mustapha Abdeljalil qui faisait la navette entre Tripoli, et Doha, se sont affaiblis. Au point qu’ils n’arrivent plus à défendre les intérêts de leurs amis en leur ouvrant les portes du secteur libyen des hydrocarbures. Même les Frères musulmans font désormais des calculs politiciens internes qui les obligent à réviser leurs alliances externes.

En Tunisie, la majorité de la population civile déteste davantage l’arrogance des responsables politiques et hommes d’affaires qataris. Ces derniers considérant que la Tunisie d’Ennahda est désormais leur chasse gardée. D’après un journaliste tunisien qui a préféré garder l’anonymat, « ils se considèrent comme nos nouveaux colonisateurs. Ils se permettent d’affirmer que tout leur est permis ».

Perte de vitesse. Parmi les signes de cette perte de vitesse de la percée qatarie : le tollé qu’a suscité l’octroi par Doha de 500 millions de dollars à la Tunisie sous forme de prêt, avec un intérêt au prix du marché. Alors que l’émir Cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani et son Premier ministre avaient promis lors des visites du leader d’Ennahda, cheikh Rached Ghannouchi, et le président de la République, Moncef Marzouki, d’accorder des aides sous formes de dons et de dépôts à l’économie tunisienne afin de sortir de l’ornière.

En Égypte, et dès le début de la révolution, les jeunes de la Place Tahrir qui dirigeaient les protestations populaires ont fait savoir à l’ambassadeur du Qatar que son pays n’a aucun rôle à jouer au niveau de leur action, refusant les propositions d’aides offertes. Ils ont rappelé au diplomate que la chaîne Al-Jazeera n’a pris position pour la révolution que dix jours après son déclenchement. Les Qataris attendant le déroulement des événements pour se décider.

De plus, la société civile avait été très contrariée de voir cheikh Youssef Karadaoui, (qualifié de « gourou » de l’émir du Qatar et figure de proue de l’Organisation internationale des Frères musulmans) venir visiter la Place Tahrir, accompagné par des dirigeants des Frères musulmans égyptiens.

Face à la contestation du mouvement des jeunes, des partis démocratiques et laïcs, des associations des sociétés civiles, Karadaoui a été contraint de se retirer rapidement et d’écourter sa visite en Égypte.

De son côté, le Haut Conseil des Forces armées au pouvoir aurait mis en garde les Qataris contre toute ingérence dans les affaires internes de leur pays. « L’Égypte n’est ni la Tunisie ni la Libye », c’est bien le contenu du message transmis par le maréchal Tantaoui aux dirigeants du Qatar.

Parallèlement, un climat anti-Qatar s’est développé au moment où la finance libyenne était sous pression, il y a cinq mois. Doha, qui s’est engagée à octroyer des aides à l’Égypte de l’ordre de 10 milliards de dollars, n’a guère honoré ses promesses. Ce qui a créé une tension, masquée certes, entre les deux pays. Tension qui s’est reflétée à travers les médias égyptiens.

En Jordanie comme en Irak ou au Liban, non seulement les Qataris n’arrivent pas à effectuer la moindre percée, mais ils sont confrontés à une adversité sans précédent, de la part d’une grande partie des populations de ces pays.

Pour preuve, les rumeurs qui ont circulé concernant un possible rôle des Qataris dans le financement des attentats à Damas. À Amman, les milieux proches du Diwan al-Malkai du roi Abdallah II critiquent vivement le désengagement des Qataris qui ont promis de compenser le gaz égyptien. Promesse non tenue…

Quant au Liban, les ressortissants et hommes d’affaires qataris évitent de se rendre dans le pays du Cèdre, en raison de sa position face au régime syrien. Malgré l’implication qatarie durant les quatre dernières années au sein de la vie politique libanaise, et après avoir essayé de remplacer le rôle de l’Arabie Saoudite.

Tous ces indices tangibles montrent que le rôle du Qatar ne sera plus le même, même si Doha dépense des milliards pour retrouver cette place déjà perdue.