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Beji Caïd Essebsi : Révolution et légitimité

Alexandre Hawari de Jan 14, 2013 - 10:01 dans Politique

Béji Caïd Essebsi, leader de Nidaa Tounes, déclare que la création de ce parti a pour objectif d’introduire un certain équilibre politique afin de créer les conditions de l’alternance.
Propos recueillis par Samir Sobh

Les observateurs sur les plans arabe et international remarquent que la situation en Tunisie est en dégradation permanente… Où va le pays à votre avis ?

II est vrai que la situation n’est pas particulièrement encourageante et n’incite pas à l’optimisme… Mais le propre de l’homme politique dans de telles circonstances est de garder l’espoir que les protagonistes de la scène politique finissent par faire valoir la raison et les intérêts supérieurs de la nation. Notamment avec l’accélération du processus d’élaboration de la Constitution, l’organisation d’élections libres, transparentes et l’ouverture à tous, sans exclusion, dans les délais les rapprochés, pour mettre un terme aux angoisses et incertitudes qui n’ont que trop duré.

Dans une de vos récentes déclarations, vous avez affirmé que les gouverneurs actuels de la Tunisie n’ont rien à voir avec la révolution… Que vouliez-vous dire ?

La révolution tunisienne a été l’œuvre de la jeunesse de ce pays, principalement celle des régions déshéritées : une jeunesse sans armes, sans idéologie, sans référence religieuse, sans leadership et sans soutien extérieur. Cela n’a pas empêché certains partis politiques de s’ériger en protecteurs exclusifs de la révolution et de s’arroger le droit de donner ou de refuser leur onction à qui ils veulent. C’est la raison pour laquelle j’estime que si le parti Ennahda est incontournable en tant qu’acteur faisant partie du paysage politique, il ne détient aucune légitimité révolutionnaire.

Vous faites supporter les résultats de l’échec de la gouvernance de la Tunisie au seul mouvement Ennahda. Pourtant, il fait partie d’une troïka. Comment expliquez-vous cette nuance ?

La troïka a implosé depuis longtemps, car en réalité le parti dominant Ennahda dicte sa volonté à ses deux partenaires. Le président Marzouki reconnaît lui-même qu’Ennahda domine les rouages de l’État, qu’il procède à des nominations aux postes névralgiques sans aucune concertation, prend des décisions lourdes de conséquences pour le pays sans l’aval des autres. Pour toutes ces raisons, Ennahda porte l’essentiel de la responsabilité, des carences et insuffisances que connaît le pays. Mais cela n’exonère pas ses partenaires qui laissent faire.

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Dans la fameuse vidéo diffusée, le patron d’Ennahda, Rached Ghannouchi, affirmait à ses homologues salafistes que les laïcs dominent toujours l’économie, l’armée et les médias. Quelles sont vos réponses à ces propos ? Et comment évaluez-vous la relation entre Ennahda et les salafistes ?

Dans cette vidéo, Rached Ghannouchi confirme ce que nous avons toujours soutenu concernant l’appartenance d’Ennahda et des salafistes à deux branches de la même famille. N’oublions pas que Ghannouchi a toujours manifesté une grande tolérance à leur égard. Est-il nécessaire de rappeler que la faiblesse des investissements est imputable au manque de clarté dans la politique du gouvernement et le flou entretenu quant aux échéances futures ? Quant à notre armée, elle est républicaine, au-dessus de tout soupçon. Concernant les médias, leur attachement à la liberté d’expression ne semble pas du goût des dirigeants actuels.

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Vous avez créé récemment le parti Nidaa Tounes, devenu rapidement la bête noire d’Ennahda et de ses alliés. Après ces courts mois d’existence, ce nouveau parti dérange déjà. Quel constat faites-vous actuellement de la montée en flèche auprès de la population ?

La création du mouvement Nidaa Tounes a pour objectif d’introduire un certain équilibre au sein du paysage politique et d’éviter la dispersion des voix lors des élections pour créer les conditions de l’alternance. Ainsi, pour cette raison, nous avons constitué une coalition avec d’autres partis politiques ayant des affinités certaines, notamment le refus de la monopolisation du pouvoir par un seul parti.

Le gouvernement dirigé par Ennahda est en train de museler les médias, tente de mettre la main sur le secteur bancaire et certaines composantes de l’économie… Pensez-vous que ce parti islamiste et ses réseaux financiers, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays atteindront leurs objectifs ?

Je l’ai déjà dit, et les alliés d’Ennahda l’admettent, le parti Ennahda tente de mettre la main sur tous les rouages de l’État, des médias, de 1’économie. Il ambitionne d’avoir la mainmise sur tous les secteurs.

L’éloignement de l’ancien gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Kamal Nabli, a suscité des interrogations au sein de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international… Quelles sont, selon vous, les raisons de cette inexplicable éviction ?

J’ai connu Kamel Nabli quand j’étais Premier ministre et j’ai pu apprécier sa compétence et son indépendance, qui sont par ailleurs de notoriété nationale et internationale. Il a sans doute été écarté de la Banque centrale de Tunisie pour avoir refusé de se plier à certaines exigences électoralistes des gouvernants.

La majorité des indicateurs macroéconomiques de la Tunisie sont alarmants. Cependant, le gouvernement publie à l’avance des chiffres très optimistes de croissance pour l’année 2013. Sur quels éléments s’est-il basé pour dresser un tel bilan ?

Le gouvernement fait sa propre interprétation en comparant les chiffres de 2012 à ceux de 2011, année de la révolution, alors que la référence devrait être 1’année 2010. II procède ainsi pour soigner son bilan.

Quel est le programme actuel du parti Nidaa Tounes ? Sera-t-il ouvert à toutes les autres composantes du paysage politique tunisien ? Pose-t-il des conditions précises à cette ouverture et à cette alliance ?

Nous avons annoncé dès le départ que Nidaa Tounes est ouvert à tous les Tunisiens et Tunisiennes sans exclusivité, à la seule condition d’adhérer aux principes démocratiques et républicains.

Vous vous êtes rendu aux États-Unis et avez rencontré le président Obama. Y aura-t-il une deuxième visite à la Maison Blanche prochainement après le retour du président sortant ?

J’ai rencontré le président Obama pour la première fois lors de Sommet du G8 à Deauville, en France, et une deuxième fois à la Maison Blanche. Si les circonstances le permettent, je serais heureux de renouer le contact avec le président des États-Unis qui a été l’un des premiers présidents à rendre un hommage appuyé à la révolution tunisienne.

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Si le parti Ennahda se rendait compte qu’il est en perte de vitesse sur le plan national, serait-il contraint, d’après vous, de changer la date prévue des élections législatives ?

La date de ces élections n’est toujours pas fixée. Plusieurs propositions ont déjà été faites et ont toutes été retardées. Cela en dit long sur la volonté d’Ennahda et sur le crédit que l’on serait en droit d’accorder à leur engagement.