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Tunisie : L’autodestruction en marche

Alexandre Hawari de Fév 1, 2013 - 11:48 dans Politique

Le pouvoir en place enfonce la Tunisie dans les problèmes socio-économiques et l’instabilité… Quant aux libertés publiques et d’expression, elles sont désormais menacées.

Par Samir SOBH

Au moment même où les représentants de la troïka au pouvoir, dont cheikh Rached Ghannouchi, patron du mouvement islamiste Ennahda, célébraient, le 4 janvier dernier, les deux ans de la Révolution du jasmin, le climat n’était guère joyeux. Il ne reflétait aucun enthousiasme dans la majorité de la population. Bien au contraire, les tensions, les protestations populaires, la déprime et la déception, aussi bien chez l’homme de la rue qu’au sein de l’élite politique, régnaient partout dans le pays.

Le même constat a été fait par les observateurs étrangers, notamment européens et américains, lesquels suivent de très près le développement de la situation sur tous les plans. Les spécialistes de la nouvelle Tunisie n’hésitent pas à affirmer que ladite « révolution » navigue aujourd’hui à vue, après avoir perdu la direction en raison d’un gouvernement incapable de dissiper les nuages qui s’intensifient dans le ciel bleu de la Tunisie.

En peu de temps, les islamistes et leurs alliés n’ont pas seulement fait la preuve de leur méconnaissance de la gouvernance, ils ont aussi montré qu’ils sont champions dans l’autodestruction du pays dans tous les domaines. Là, les chiffres et les faits parlent d’eux-mêmes. Dans ce contexte, ceux qui avaient participé à la révolution dès les premiers jours, comme Attia Athmouni (actuel porte-parole du Comité de suivi et de soutien de la ville de Sidi Bouzid et secrétaire général du parti de La voix de la volonté) ont indiqué à Arabies que « la révolution tunisienne a été volée après avoir été vidée de son contenu par le mouvement Ennahda et ses alliés salafistes ».

Les observateurs considèrent que la Tunisie a connu, durant la première année de gouvernance de la coalition dirigée par Ennahda, les pires formes d’autodestruction dans les domaines : politique, socio-économique et sécuritaire. Ces mêmes observateurs, en majorité tunisiens, affirment que cette situation morose pourrait avoir tendance à se poursuivre encore plus durement en 2013. Les indices de cette autodestruction due à la troïka au pouvoir, plus précisément à son véritable dirigeant qui est le mouvement Ennahda, ne se comptent plus. Presque quotidiennement, les représentants des islamistes au sein de l’Exécutif cumulent erreurs et bavures qui nuisent non seulement à l’image du pays, mais aussi aux intérêts et aux acquis des différentes composantes de la société tunisienne.

En effet, si les Tunisiens jouissent d’une liberté d’expression plus grande que celle qui existait durant l’ancien régime, elle est cependant contrecarrée actuellement par les mesures restrictives prises par le gouvernement de Hamadi Jebali. Ce dernier était pourtant un des leaders « Nahdaouistes », représentant le courant des prisonniers.

 

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Premier indice du chaos en Tunisie : l’emprisonnement des journalistes, l’occupation de la radio pendant des mois, l’intervention de la milice du mouvement pour réprimer par la force et la violence les rédacteurs, les photographes, voire des directeurs de télévision, qui critiquaient les tentatives de mainmise sur les médias aussi bien publics que privés.

Autre mauvais signe : les initiatives prises par le bureau exécutif d’Ennahda afin de pousser le gouvernement à maîtriser les rouages de l’État, et ainsi de l’administration, en asseyant leur présence plutôt que de résoudre les problèmes socio-économiques urgents auxquels la population se retrouve confrontée.

Sur le terrain, la situation s’est fortement dégradée depuis l’arrivée au pouvoir de la troïka, malgré les statistiques avancées par les différents ministères. Ces derniers affirment en effet que les résultats enregistrés en 2012 dans les secteurs clés qui assurent les équilibres macroéconomiques du pays – comme le tourisme, les Investissements directs étrangers (IDE), les exportations – sont positifs alors qu’ils stagnaient déjà bien avant la révolution et qu’ils en chute actuellement.

Les économistes et les experts des institutions financières internationales accusent les responsables tunisiens de procéder à une manipulation des chiffres. À titre d’exemple, le gouvernement a publié un communiqué dans lequel il affirmait que les IDE ont augmenté de 30 % alors que plus de 133 entreprises étrangères ont fui en un peu plus d’un an et demi !

Autre manipulation flagrante : celle du taux de chômage qui est en hausse permanente. Alors que le Fonds monétaire international (FMI) évoque le chiffre de 17 %, le pouvoir tunisien parle de 12 %. Mais les institutions internationales spécialisées travaillant sur la Tunisie l’estiment à plus de 23 %, notamment en ce qui concerne les jeunes diplômés et les femmes.

La régression de la performance des banques commerciales, accompagnée par la faiblesse des cotations au niveau de la Bourse de Tunis, viennent noircir un tableau financier déjà entaché. Le gouvernement qui devait effectuer des fusions pour sauver ces établissements bancaires tente d’ouvrir le chemin à des investisseurs islamistes, proches d’Ennahda, pour mettre la main sur le secteur. Situation qui est mal vue par les institutions financières internationales et les pays donateurs. Ces derniers font nettement preuve de réticence quant à l’octroi des aides et des prêts à la Tunisie.

L’exemple le plus marquant dans ce sens est la position du président français, François Hollande, qui a décliné l’invitation adressée par son homologue, Moncef Marzouki. Pour la bonne raison que le chef de l’État français n’a aucunement l’intention de cautionner un régime qui est loin de respecter les libertés publiques et qui continue à contribuer à l’autodestruction de son propre pays. La dégradation socio-économique ne s’arrête pas là. De nombreuses personnes faisant partie de l’élite tunisienne sont convaincues que le régime en place est déjà discrédité et qu’il sera impossible de redresser la Tunisie avec lui.

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Cette élite et la classe politique affirment que ces « symboles » mentent pour gagner du temps. En effet, lorsque Rached Ghannouchi ou le Premier ministre, Hamadi Jebali, affirment publiquement que les prochaines élections législatives seront organisées mi-2013, la population n’y croit pas. Tout d’abord parce que la nouvelle Constitution piétine toujours. Loin d’être rédigée, elle n’a guère de chance de voir le jour avant la fin du second trimestre. Ce qui pousserait de fait l’échéance électorale à 2014. C’est sur ce report que mise Ennahda pour « sauver les meubles » et pour essayer d’obtenir le soutien financier nécessaire de ses parrains de l’organisation internationale des Frères musulmans, ainsi que de l’État du Qatar, son principal allié politique.

En bref, Ennahda mise sur le facteur temps, plutôt sur le court terme. Les caisses sont vides et les facteurs de l’autodestruction du pays se multiplient au fil des jours. Pour l’ancien gouverneur de la Banque centrale, Kamal Nabili – limogé par le gouvernement parce qu’il n’a pas voulu cacher les réalités de la situation financière – : « Si l’État n’arrive pas à remplir les caisses dans les plus brefs délais, la Tunisie est menacée de cessation de paiements, en raison de la politique d’autodestruction de tous les piliers politiques et socio-économiques. »

Beaucoup d’éléments participent, au fil des jours, à la destruction de la Tunisie par le régime en place dirigé de bout en bout par Ennahda et, en premier lieu, par son alliance « stratégique » avec les salafistes, même si le gouvernement la nie. Rappelons que lors d’une interview accordée à Arabies, l’ancien Premier ministre, Béji Caïd Essebsi affirmait : « Ennahda et les salafistes font partie d’une même famille ». Les actes des salafistes sont contestés par les Tunisiens quasi quotidiennement : destruction des tombeaux des saints dans toutes les régions (le dernier en date en janvier à Sidi Bou Saïd, près de Carthage), assassinat de certains membres des partis politiques dont un responsable du parti Nidaa Tounes, incendies visant les sièges d’autres partis, attaques armées des forces de l’ordre, menaces adressées aux « mécréants » (plus particulièrement aux Français qui attaquent leurs frères au Mali).

Concernant les salafistes et leur alliance stratégique avec Ennahda, Arabies a appris, d’une source sécuritaire tunisienne haut placée qui a préféré garder l’anonymat, que l’armée possède une liste détaillée du nombre, du nom et des origines des salafistes qui sont entrés en Tunisie depuis le début de 2012. Les membres de la sécurité militaire tunisienne, placés dans les avions de Tunisair et dans l’enceinte de l’aéroport, en ont recensé environ 7 000, venus de Jordanie, d’Égypte, d’Irak et de Syrie.

La même source souligne que plus de la moitié d’entre eux ont quitté le pays en direction de la Libye et de la Mauritanie. Néanmoins, selon les Tunisiens, ils sont sous le contrôle des services de l’armée. Quoi qu’il en soit, cela représente une bombe à retardement qui peut exploser à tout moment. Le pire, c’est qu’ils sont couverts par le parti Ennahda.

La création des milices par le mouvement Ennahda est un facteur non négligeable de l’autodestruction à laquelle participe ce dirigeant de l’actuel gouvernement. Ce qui est grave, c’est que cette milice joue un rôle de répression contre tous ses adversaires politiques. Le trafic des armes avec les contrebandiers libyens proches des milices, présents en force à Tripoli, mettant le prix d’un Kalachnikov à 90 dollars, constitue une véritable menace pour la Tunisie. À cela s’ajoute la contrebande de cigarettes, d’hydrocarbures, de boissons alcoolisées…

Tous ces éléments déstabilisent encore davantage les autorités sécuritaires tunisiennes. Une des raisons de la fermeture des frontières par l’Algérie, c’est que ces contrebandiers sont, dans leur majorité, des salafistes libyens, tunisiens et algériens. Notons qu’il y a eu plus de 150 attaques des locaux de la garde douanière tunisienne entre janvier 2011 et octobre 2012.