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Un pays sous influence…

Alexandre Hawari de Août 2, 2012 - 09:58 dans Politique

 

Mahmoud ould Dahi, ancien ambassadeur de Mauritanie, s’inquiète des derniers événements qui ont touché son pays.
Propos recueillis par Christian Malard

Quelle analyse faites-vous de la montée en puissance du salafisme au Sahel ?
L’islam, tel que pratiqué dans nos pays du Sahel, est un islam tolérant et conforme aux enseignements premiers du Coran et de la Sunna. C’est l’islam dit « Eddine Elhanif ». Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter quant à sa pratique ni même à sa propagation.

La montée en puissance du salafisme dans le Sahel est, quant à elle, source d’inquiétude. Bien avant l’avènement de la nébuleuse Al-Qaïda, il y avait eu le terrorisme chez nos voisins Algériens avec le Groupe salafiste pour le prêche et le combat (GSPC). C’est ce GSPC qui est devenu aujourd’hui Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), dont les éléments sont d’origines diverses. Ce salafisme est différent de l’islam pratiqué dans le Sahel. C’est un islam extrémiste, djihadiste, qui comporte, certes, un danger pour la stabilité et la sécurité de la sous-région, voire pour l’Europe voisine. Sa montée en puissance est véritablement une source d’inquiétude qui nécessite les efforts de tous pour la combattre.
 
Êtes-vous inquiet des derniers événements qui ont touché le Mali ?
Évidemment. Non seulement c’est un pays ami et frontalier du nôtre, et dont la stabilité et la sécurité ont un impact important sur nos populations riveraines, mais aussi sur toute la sous-région. La nébuleuse AQMI s’installe depuis plusieurs années et crée des sanctuaires dans le nord du Mali, qui lui permettent ainsi de dominer et de maîtriser la zone mieux que quiconque. Allant jusqu’à mener des actions terroristes dans les pays voisins, notamment en Mauritanie, en Algérie, au Niger, au Maroc, élargissant ainsi son champ d’intervention, jusqu’à prendre des otages dans les camps sahraouis de Tindoufet en Tunisie. C’est un phénomène nouveau dans le Sahel et cela ne peut qu’inquiéter la Communauté internationale. Plus grave, AQMI vient de franchir une étape encore plus dangereuse pour la sous-région : chercher à diviser le Mali en deux, pour s’en approprier les deux tiers, où elle tente de créer avec les Touaregs un État islamiste extrémiste. Cette ambition qui comporte des risques de déstabilisation de la sous-région – quand on sait que les Touaregs se trouvent dans plusieurs pays du Sahel – ne doit en aucun cas être acceptable.
 
Existe-t-il un risque de contagion pour l’ensemble du Sahel ?
À y regarder de très près et, comme je l’ai dit plus tôt, avec la montée en puissance du salafisme, la main-mise d’AQMI sur le nord du Mali accentue sans nul doute ce risque. Lequel peut, pour le moment, être contenu, combattu et même anéanti, si, à court terme, la Communauté internationale s’implique d’une manière effective dans les efforts qui seront déployés par le Mali et les pays voisins, en particulier l’Algérie, pays stratégique dans la zone.

En effet, dans l’immédiat, il faut amener l’Algérie à se positionner clairement quant à une intervention armée contre ces occupants illégaux, dangereusement armés, surtout depuis la chute du régime de Kadhafi. L’Algérie, qui a ses réserves pétrolières dans le sud et une communauté touarego-arabe très importante, n’a pas intérêt à avoir un État touareg tampon entre elle et Bamako. En tout état de cause, la désintégration du Mali doit être à tout prix évitée afin que ce groupe terroriste ne crée pas un Afghanistan dans la zone et ne « pakistanise » pas les pays voisins.

L’Algérie, qui a poussé beaucoup de membres d’AQMI dans la zone, ne complique-t-elle pas une solution durable ?
Tout d’abord, AQMI ne comprend pas que des Algériens, mais plutôt des Pakistanais, des Afghans, des Mauritaniens, des Maliens, des Marocains, des Européens et même des Noirs Africains.

Incontestablement, l’Algérie n’a pas intérêt à entraver une solution visant à mettre fin à ce phénomène, qui la menace autant que les autres pays de la sous-région. Il y a lieu de signaler que l’Algérie vient d’inviter les différentes parties pour tenter de rapprocher les points de vue et trouver une sortie de crise.

Il faut noter que la communauté résidant dans le nord du Mali est constituée de trois composantes (touaregs, sonrai et arabes). Ces composantes n’ont pas les mêmes comportements ni les mêmes coutumes traditionnelles et ne parlent pas la même langue, mais elles sont en majorité d’obédience islamique modérée et vivaient en bonne harmonie. Cette communauté, actuellement sous influence d’AQMI, nécessite une prise en charge par la Communauté internationale pour la rassembler et lui fixer un objectif cohérent, évitant ainsi une désintégration du Mali tout en tenant compte de certaines doléances légitimes soumises par ces autochtones du nord du Mali.

Il est nécessaire que le Mali dispose d’urgence d’un gouvernement d’union nationale solide, sage et expérimenté, capable de se libérer d’une influence terroriste qui sème déjà une confusion totale dans le nord de ce pays. Sans l’existence d’un pouvoir solide et sans une implication de la Communauté internationale avec des moyens humains et matériels consistants, AQMI risque bien de provoquer une « somalisation » du Mali.

Quelle doit être l’attitude de François Hollande et de son équipe dirigeante en France face à cette situation ?
François Hollande a, dès sa prise de pouvoir, décidé d’aider les pays du Sahel dans leur lutte contre le terrorisme. Étant donné qu’AQMI détient des otages français, il est évident que la France ne ménagera aucun effort pour les libérer. De même qu’elle veillera à ses intérêts dans la sous-région qui fait partie de son pré-carré et de sa zone d’influence.

On comprend mieux ainsi qu’elle a intérêt à aider les pays menacés par le terrorisme à nettoyer leurs territoires de ce phénomène transfrontalier qui menace aussi l’Europe limitrophe. La France a un rôle important à jouer dans la réussite de la demande introduite par l’Union africaine auprès de l’ONU pour une intervention en vue d’éradiquer les groupes terroristes déjà localisés dans le nord du Mali, et pour préserver l’intégrité du territoire de ce pays frère et ami.